Rolling Stone

Dans Rolling Stone, mor charpentier présente six artistes se saisissent de la pierre comme d’un matériau porteur de significations multiples. Ils la manipulent, la transforment et l’interrogent, non seulement pour sa matière brute, mais aussi pour les traces et les histoires qu’elle recèle. À travers ces œuvres, la pierre devient un témoin silencieux de processus de transformation, une surface où se croisent mémoire, mutation et résistance. Ces artistes nous invitent à regarder au-delà de sa texture et de sa forme, en explorant sa capacité à suggérer des ruptures, des transitions et des continuités.

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Strata 1-24, 2017 (Détail)

Rolling Stone

Dans Rolling Stone, six artistes se saisissent de la pierre comme un matériau porteur de significations multiples. Ils l’interrogent, non seulement pour sa matière brute, mais aussi pour les traces et les histoires qu’elle recèle. À travers ces œuvres, la pierre est un témoin silencieux de processus de transformation, une surface où se croisent mémoire et résistance. Ces artistes nous invitent à regarder au-delà de sa texture et de sa forme, en explorant sa capacité à suggérer des ruptures, des transitions et des continuités.

Marwa Arsanios, dans son installation Falling is not collapsing, falling is extending, explore les stratégies des promoteurs immobiliers visant à privatiser les littoraux, avec un accent particulier sur l’Hôtel Normandy. Ce site, autrefois une habitation emblématique en bord de mer, fut presque entièrement détruit lors de la guerre civile libanaise. Ses décombres, entassés dans la mer, sont devenus une décharge avant d’être réaménagés pour de nouveaux projets urbains. À travers cette transformation, la pierre, sous forme de ruines et de fragments, devient le témoin de la violence de l’effacement, un objet à la fois de mémoire et de réappropriation, soulignant la manière dont les matériaux brisés portent en eux l’histoire de la destruction et du renouveau.

Stone Deaf de Milena Bonilla explore le vide et les qualités spectrales de la pierre dans le contexte de la mémoire et de la perte. L’installation se concentre sur le site de la première sépulture de Karl Marx au cimetière de Highgate, aujourd’hui marqué par une pierre tombale brisée, longtemps abandonnée et éclipsée par la tombe déplacée de Marx. À travers un frottis de la pierre tombale et une vidéo documentant les insectes et les plantes interagissant avec sa surface, Bonilla transforme le marqueur négligé en un vaisseau de mémoire et d’absence. Cette pierre devient un témoin obsédant de l’évolution de l’héritage de Marx, à la fois tangible et insaisissable.

Dans Tell Me a Scorie, Théo Mercier examine la pierre à la fois comme un artefact et un archive. En utilisant des collections de pierres — recueillies dans divers lieux et disposées sur des étagères en aluminium et en verre épurées — Mercier crée un jeu entre matériaux naturels et industriels. Ces pierres, allant des ruines romaines aux pavés de chantiers, forment des paysages minéraux qui mêlent l’ancien au contemporain, l’humile au monumental. En juxtaposant des temporalités et des matériaux disparates, Mercier évoque une géologie post-industrielle qui redéfinit la pierre comme un médium poétique et dynamique, défiant les frontières entre le naturel et l’artificiel.

Teresa Margolles se concentre sur la pierre comme témoin silencieux de la résilience et de la mémoire partagée. Dans Trocheras Cargando Piedra de 50kg, elle devient un fardeau littéral, porté par des femmes naviguant sur les chemins précaires des économies frontalières. À Majorque, son projet Seis Bloques de Marès introduit des blocs de grès dans des espaces urbains, favorisant le dialogue et récupérant des histoires. Margolles utilise la pierre pour amplifier les voix inaudibles et catalyser la guérison au sein de communautés fracturées.

Hajra Waheed examine la pierre comme un enregistrement stratifié des histoires géologiques et humaines dans sa série Strata 1-24. En superposant des fragments de cartes et d’images satellitaires, Waheed transforme le concept de strates géologiques en un médium narratif. Ses collages exposent les intersections entre les formations naturelles et l’extraction coloniale, offrant la pierre comme un archive de lieu, de pouvoir et d’identité.

Enfin, Guadalupe Maravilla transforme la pierre volcanique en un symbole d’endurance et de migration dans des œuvres telles que Mochila Inmigrante VI et Intestino Volcánico. Provenant de son Salvador natal et sculptées avec des artisans, ces pierres reflètent les fardeaux physiques et émotionnels du déplacement, lourde et résiliente, elle trace les chemins de la migration, devenant un témoignage de survie et de renouveau.  À travers ces perspectives variées, Rolling Stone révèle que la pierre est un témoin de transformation, un marqueur de temps pour des récits personnels. Cette exposition nous invitent à repenser le poids de la pierre à la fois physique et symbolique.

Marwa Arsanios

Falling is not collapsing, falling is extending

En établissant un parallèle entre deux moments distincts de l’histoire récente de Beyrouth, la recherche de Marwa Arsanios examine l’émergence du néolibéralisme au Liban depuis le début des années 1990, juste après la fin de la guerre civile libanaise. Le film prend pour point de départ la destruction de l’immeuble où l’artiste a elle-même grandi et explore ensuite comment les gravats sont utilisés comme matériau dans des décharges, mélangés aux déchets pour créer des extensions de terres qui deviennent ensuite des paradis immobiliers. Cette stratégie est l’une des méthodes employées par les promoteurs immobiliers pour gagner du terrain et privatiser le littoral.

Dans Falling is not collapsing, Falling is extending Arsanios évoque l’Hôtel Normandy, l’une des nombreuses habitations balnéaires presque entièrement détruites pendant la guerre civile libanaise. Les gravats du Normandy, comme elle l’explique, ont été amassés dans la mer, formant par la suite la décharge de Normandy, aujourd’hui site de réaménagement urbain. Le nouveau “Waterfront District”, composé de boutiques de luxe, de condominiums, d’une station balnéaire, de parcs et d’autres structures bâties, recouvrira ainsi les vestiges de l’Hôtel Normandy. Cette transformation est un exemple parmi d’autres d’un plan à long terme visant à reconvertir les espaces marqués par la guerre à Beyrouth en sites de progrès et de capital.

Falling is not collapsing, falling is extending, 2016

Marwa Arsanios

Falling is not collapsing, falling is extending (still), 2016

Milena Bonilla

Stone Deaf, 2009-2010

Milena Bonilla

Stone Deaf

À la suite d’une pétition du Parti communiste britannique, les restes de Karl Marx ont été déplacés en 1954 de leur lieu de sépulture d’origine (1883) à l’avenue principale du cimetière de Highgate, à Londres. En 1956, un buste de Marx de 4 mètres de haut a été inauguré pour marquer cette nouvelle tombe. Cependant, le lieu de sépulture initial reste identifiable parmi les herbes sauvages, avec une pierre tombale brisée servant de mise en garde, annonçant aux visiteurs que Marx n’est plus enterré là. L’installation comprend un frottage réalisé sur cette pierre tombale et une vidéo montrant des fourmis, des guêpes et un escargot se déplaçant le long des fissures de la pierre.

Le titre du projet Stone Deaf fait écho à une réflexion sur le fait que l’emplacement d’origine de la sépulture de Marx est aujourd’hui vide. La pierre et le nom de Marx gravé dessus évoquent un vide, un lieu d’absence, un non-monument. L’œuvre cherche également à souligner ce lieu comme un vide dans la mémoire collective. Cette pierre ne reçoit ni deuil, ni visiteurs. Dans ce sens, l’intérêt pour cet endroit précis est lié à la notion de spectre : une entité animée et mouvante, mais intangible, insaisissable, avec laquelle il est impossible d’entretenir une relation. Ici, quelque chose d’apparemment matériel n’est en réalité pas là ; il s’agit de quelque chose qui appartient à l’histoire, mais qui ne subsiste que sous forme de traces ou de données. Dans ce cas, les “données” font référence à la mort de Marx et à l’évolution de son image et de son héritage. L’histoire façonne cette anima, et cette anima installe sa propre réalité dans une zone grise. Cette tombe spectrale découverte est au cœur des réflexions de Bonilla.

Dans l’installation, le frottage de la tombe devient la trace de quelque chose qui n’est plus — une sorte d’exercice archéologique autour d’un fantôme. Pendant ce temps, les animaux et les plantes qui habitent encore ce lieu continuent leur existence indifférente, poussant, mourant et témoignant de ce vide spectral.

Stone Deaf (still), 2009-2010

Théo Mercier

Tell me a Scorie

Cet ensemble de pierres et de poèmes peints à la main sont disposés sur des étagères en verre et en aluminium brossé, créant une juxtaposition saisissante des temporalités et des matériaux.

La pierre constitue le point de départ de cette série : matière première du sculpteur, elle incarne toutes nos fantasmes de poids et d’éternité, tout en faisant écho à la pratique plus intime de collecte de l’artiste. Qu’il soit à Paris, Marseille, Los Angeles, Mexico ou même en Tasmanie, Mercier prend presque chaque jour un moment pour se promener et ramasser des pierres — qu’elles soient naturelles ou modifiées par la main de l’homme. Avec leur diversité de tailles, de formes et de couleurs, elles stimulent et accompagnent ses pensées et visions, devenant des objets chargés de musique.

Ces collections de pierres s’inscrivent également dans une longue tradition artistique, celle des cabinets de curiosités ou des pierres savantes chinoises — ces « ready-mades naturels » selon Malraux. En adoptant le travail de répertoire consistant à collecter et classifier, Mercier incarne la figure de l’archéologue et de l’artiste-curateur, qui non seulement crée mais aussi extrait, ordonne et dispose. Toutefois, ce qui fait sa singularité, c’est qu’il le fait sans jamais établir de hiérarchie : dans ses œuvres, un vestige du forum romain peut côtoyer un galet poli ou un pavé d’un chantier parisien. Il y a une sorte d’horizontalité des valeurs entre le naturel et l’artificiel, l’ancien et le contemporain, le vulgaire et le précieux. Ici, les pierres sont rassemblées pour leur pure qualité plastique et parce qu’elles évoquent une forme de géologie post-industrielle ; ensemble, elles composent des paysages minéraux qui convoquent à la fois les grandes ruines du passé et les plus modestes des objets du quotidien.

Ainsi, Tell Me a Scorie détourne la notion d’archive avec humour et poésie, explorant un territoire plus personnel où l’étagère de laboratoire devient une partition musicale dont le sens semble flotter entre les paroles d’une chanson d’amour et un contenu généré par intelligence artificielle.

Tell Me a Scorie, 2023

Théo Mercier

Tell Me a Scorie, 2023 (détail)
Tell Me a Scorie, 2023 (détail)
Tell me a Scorie, 2023 (Vue d’exposition)

Teresa Margolles


Seis bloques de marés, Mallorca 

À la suite de son exposition au Es Baluard Museu d’Art Contemporani de Palma en 2020, Teresa Margolles a entrepris une série d’actions dans l’espace public de la ville. Son intérêt pour les environnements urbains s’est concentré sur la mise en lumière des frontières invisibles qui divisent les territoires, les quartiers et les communautés de Palma. Lors de la préparation de ce projet, elle a identifié des zones comme Verge de Lluc, Corea et Son Gotleu, construites en tant que logements sociaux pour les ouvriers sous la dictature de Franco (1939-1975). Ces bâtiments, réalisés avec des normes minimales et des dimensions réduites, se présentent sous la forme de barres d’appartements sans balcons, dépourvues de végétation ou d’espaces de socialisation. Aujourd’hui, ces constructions abritent des communautés de travailleurs relégués à la périphérie de la société.

S’inspirant du parallèle formel entre ces immeubles et les blocs de marès —une pierre locale souvent utilisée pour des constructions nobles sur l’île—, l’artiste a disposé des palettes contenant six de ces pierres dans différents lieux, avec l’intention de susciter des interactions entre les habitants à travers cet objet nouveau. Dans un contexte architectural et urbain dystopique, l’introduction d’un élément brut et anti-expressif comme ces pierres a créé un espace inédit, à la fois symbolique et concret, que les riverains ont rapidement investi, conférant aux blocs de marès de nouvelles fonctions et usages.

Le travail issu de cette expérience et des échanges qui en ont découlé est le fruit d’une collaboration entre l’artiste et les habitants participants. Les blocs de pierre, en tant qu’objets étrangers, ont permis de déclencher de nouvelles dynamiques sociales et culturelles, ouvrant des conversations, donnant une voix aux récits tus, aidant à surmonter les traumatismes et offrant la possibilité d’imaginer de nouvelles perspectives pour la communauté, au-delà des contraintes sociales habituelles. En prolongement de ces échanges, l’artiste a également réalisé une série de portraits de femmes en interaction avec les blocs de marès.

Dos mujeres frente a bloques de marés en la barriada de Virgen de Lluc, Mallorca, 2020

Teresa Margolles

Trocheras cargando piedra de 50kg, 2019

Teresa Margolles

Trocheras cargando piedra de 50 kg

Trocheras cargando piedra de 50kg et Trocheras con pretal font écho à une œuvre précédente de l’artiste: Carretilleras sobre el puente internacional Simón Bolívar (2017). À travers cette action documentée à la frontière vénézuélienne, Margolles cherchait à rendre visibles les femmes travaillant sur ce pont, transportant nourriture et marchandises de la Colombie au Venezuela.

Depuis que l’artiste a capturé cette image, la situation politique dans la région s’est progressivement aggravée, entraînant une crise qui a finalement conduit à la fermeture du pont reliant les deux pays. Cependant, ce blocage n’a pas interrompu le flux de personnes et de marchandises, mais l’a simplement détourné vers des voies alternatives. Les « trochas », comme on les appelle en espagnol, sont des sentiers précaires à travers les bois. Les anciennes carretilleras ont été contraintes d’adopter ce système et sont devenues des trocheras. Si la précédente action évoquait l’autonomisation des femmes malgré des conditions de travail difficiles, cette nouvelle série de photographies met en lumière les répercussions des décisions politiques étatiques sur la vie quotidienne des individus. Elle souligne également la détermination et la résilience de ces femmes. La pierre de 50 kg devient un symbole de cette lutte incessante, à l’image de Sisyphe poussant son rocher sans fin.

Hajra Waheed

Strata 1-24, 2017

Hajra Waheed

Strata 1-24

Depuis les profondeurs du noyau terrestre jusqu’aux confins de l’atmosphère, les espaces les plus éloignés de l’expérience humaine sont progressivement redéfinis par des technologies de vision, de cartographie, d’extraction et de sondage. Strata 1-24 est une série d’œuvres collées et découpées à la main qui superposent des récits personnels et imaginaires aux enjeux politiques concrets de l’extraction pétrolière, de la fracturation hydraulique, de l’expansion coloniale et de la surveillance aérienne, tissant ainsi un lien entre les terrains de la terre et de l’atmosphère.

En s’inspirant de diverses technologies de cartographie — satellites, coordonnées GPS, cartes stellaires et scans infographiques —, l’œuvre dévoile également une présence humaine tangible à travers les images découpées, taillées ou occultées à la main. Cette intimité matérielle s’oppose aux technologies mécaniques qui produisent des images pour la surveillance ou le repérage, totalement dépourvues de toute trace humaine. Strata 1-24 place ainsi le spectateur dans un espace spéculatif, né de la rencontre entre une cosmologie éthérée et la géologie de l’extraction.

Strata 1-24, 2017 (Détail)
Strata 1-24, 2017 (Détail)
Strata 1-24, 2017 (Vue d’exposition)

Guadalupe Maravilla

Volcanic Rock Sculptures

Les routes migratoires sont reflétées tout au long du langage visuel de la pratique de Guadalupe Maravilla, y compris la nature autobiographique de l’histoire migratoire de l’artiste lorsqu’il était enfant. Ces Mochilas inmigrantes racontent cette expérience. Lorsqu’il a quitté le Salvador pour entreprendre un voyage de deux mois et demi qui l’amènerait à traverser la frontière vers les États-Unis, il portait un sac à dos contenant tout ce qu’il avait emporté. La matérialité de ces œuvres souligne le fardeau que peuvent représenter ces objets — en faisant référence à leur poids littéral, mais aussi aux bagages émotionnels que l’on porte avec soi — même un sac à dos léger peut devenir très lourd après avoir parcouru tant de kilomètres. En même temps, cependant, le sac à dos est comme une sorte de gilet de sauvetage et symbolise tout ce que l’on a, puisque tout le reste a été laissé derrière soi.

Tant les sacs à dos que les Manos ancestrales sont sculptés dans de la pierre volcanique du Salvador, taillée par un artisan au Mexique à partir de modèles produits par Maravilla dans un effort continu de créer des micro-économies à travers sa pratique artistique. L’origine des matériaux et leur propre « voyage » est également significatif pour les œuvres : les routes migratoires d’Amérique centrale vers les États-Unis suivent une ligne tectonique marquée par un grand nombre de volcans. D’une certaine manière, ces deux dynamiques, ces deux flux, convergent symboliquement dans la vision de l’artiste.

Intestino volcánico, 2022

Guadalupe Maravilla

Mochila inmigrante VI, 2023

Guadalupe Maravilla