OCÉANOGRAPHIE

Marwa Arsanios, Bianca Bondi, Bouchra Khalili, Théo Mercier et Hajra Waheed

mor charpentier présente le travail de cinq artistes internationaux qui abordent l’océan sous différents angles. Bouchra Khalili aborde l’océan comme une scène géopolitique de déplacement et d’immigration. Marwa Arsanios aborde également la mer d’un point de vue écologique, mettant en perspective la survie de la faune et de la flore et exposant la menace humaine sur les biomes maritimes.

Bianca Bondi fait allusion à la place de la mort dans le cycle de vie organique de l’océan, tout en évoquant la mise en danger des espèces marines. Théo Mercier utilise des objets pour illustrer la migration des marchandises à travers les mers. Por último, Hajra Waheed ofrece una meditación sobre el reflujo calmante que llevan las masas de agua.

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Hajra Waheed, Still in Your Wake 1-8, 2018

Realmente no sé por qué todos estamos tan comprometidos con el mar, solo que creo que es porque además de que el mar cambia, y la luz cambia, y los barcos cambian, es porque todos venimos de el mar“.

JOHN F. KENNEDY, [Comentarios en la cena para las tripulaciones de la America’s Cup, 14 de septiembre de 1962]
Théo Mercier Squelette, 2021 (détail)

Oceanography

L’imaginaire qui entoure l’océan est fascinant en partie à cause de son caractère ambigu. Historiquement, les mers ont été autant un canal pour le développement humain que des instruments de domination géopolitique. En même temps, l’impossibilité d’un contrôle humain total sur cet espace, résumée par le concept des eaux internationales, en fait un lieu d’anticivilisation. Dans notre monde actuel, l’océan se trouve à l’intersection de plusieurs problèmes clés tels que la surpêche, l’augmentation du niveau des mers due au réchauffement climatique et la crise migratoire. En effet, il s’agit à la fois d’un espace politique et social vécu, mais aussi d’un riche imaginaire cultivé au cours de siècles de représentation artistique et littéraire. Avec l’affirmation selon laquelle environ 80 % de notre océan n’est pas encore cartographié, observé et exploré, il est naturellement une riche source d’imagination pour les artistes. Sa vulnérabilité à la destruction par l’homme, associée à l’existence mystérieuse d’un monde sous-marin sous la surface, font des profondeurs océaniques une vaste source de symbolisme ainsi qu’un moyen idéal pour la critique institutionnelle.

Bouchra Khalili

Wet Feet

Dans sa série de photos Wet Feet, Bouchra Khalili explore l’expérience des immigrants aux États-Unis. Pour ce faire, elle photographie différentes scènes le long de deux des plus grands ports de croisière et de commerce du pays, tous deux situés sur la côte de Miami. Ces ports sont des zones connues pour le transit illégal de marchandises et d’argent, ainsi que des points d’arrivée pour les migrants clandestins. Le titre de l’œuvre fait référence à la ” wet feet/dry feet policy “, une directive du gouvernement de l’État en matière d’immigration.

Lorsque les migrants clandestins cubains étaient arrêtés en mer, ils pouvaient être renvoyés à Cuba. Mais s’ils étaient retenus sur le sol américain, ils avaient la possibilité d’être régularisés au bout d’un an. Les migrants haïtiens, en revanche, ne bénéficiaient pas de cette possibilité, étant susceptibles d’être détenus à tout moment.

Les objets photographiés dans ces photos – conteneurs rouillés et brisés, bateaux et flotteurs abandonnés que les réfugiés utilisaient pour fuir leur pays d’origine – sont des rappels matériels des voyages périlleux des migrants des Caraïbes. La mer se révèle ici comme un espace profondément politique, qui représente également les parcours disparates des personnes déplacées arrivant sur les côtes de la Floride, nous rappelant l’arbitraire des lois qui encadrent l’immigration.

Wet Feet (Broken Container fig.11), 2012

Bouchra Khalili

Wet Feet, 2012 (vue d’installation)

Wet Feet (Lost Boats fig.3), 2012

Bouchra Khalili

Wet Feet (Lost Boats fig.4), 2012

Bouchra Khalili

Vue d’exposition, Blackboard, Jeu de Paume, Paris, 2018

Wet Feet (Broken Container fig.7), 2012

Bouchra Khalili

Marwa Arsanios

Resilient Weeds

Les dessins de Marwa Arsanios sur une flore et une faune diverses attirent l’attention sur les espèces végétales et animales en voie de disparition. Utilisant le format des illustrations biologiques, elle typifie et catégorise les mauvaises Resilient Weeds. Chacun des dessins présente le portrait typifié d’une espèce animale ou végétale présente dans l’écosystème de Beyrouth, menacée par les détritus et l’accumulation de déchets résultant de l’urbanisation rapide de la ville.

L’artiste catégorise les organismes vivants qui survivent à la toxicité des décharges, notamment les créatures marines telles que les tortues marines, les mouettes et les méduses.

Ici, la faune marine est invoquée pour souligner la destruction du littoral de Beyrouth, ainsi qu’une prévision de sa privatisation imminente.

Resilient Weeds, 2016

Marwa Arsanios

Resilient Weeds, 2016 (détail)

Falling is not collapsing, falling is extending

L’installation vidéo d’Arsanios, intitulée Falling is not collapsing, falling is extending, examine de plus près les stratégies utilisées par les promoteurs immobiliers pour privatiser ce littoral. À cette fin, elle présente le cas spécifique de l’hôtel Normandy, l’une des nombreuses habitations de plage qui ont été presque entièrement détruites pendant la guerre civile libanaise. Les décombres de l’hôtel ont été empilés dans la mer, devenant plus tard la décharge du Normandie, et maintenant un site de redéveloppement urbain.

Le nouveau “Waterfront District”, composé de commerces de détail haut de gamme, de condominiums et d’autres structures bâties, recouvrira les restes de l’hôtel Normandy.

Exposant les nouvelles formes de construction d’empire qui se cachent derrière le progrès capitaliste, l’océan est présenté comme une autre scène sur laquelle se joue la cupidité humaine.

Falling is not collapsing, falling is extending, 2016

Marwa Arsanios

Falling is not collapsing, falling is extending (still), 2016

Bianca Bondi

The Fall and Rise, 2021 (détail)

Red List Hector’s Dolphin (The Fall and Rise), 2021

Bianca Bondi

The Fall and Rise

Bianca Bondi souligne également les dangers auxquels est confrontée la vie aquatique dans sa série The Fall and Rise. L’artiste fait souvent allusion aux écosystèmes marins, tant d’un point de vue occultiste que biologique.

Ici, des répliques grandeur nature de la structure osseuse de trois cétacés sont recouvertes de sel et suspendues au-dessus du sol : la série est introduite par l’œuvre homonyme basée sur les restes d’une imposante baleine. Une deuxième œuvre, Red List Hector’s Dolphin, reproduit la charpente d’une variété de dauphin figurant sur la liste rouge de l’UICN des espèces menacées.

Les squelettes cristallisés de ces créatures marines planent au-dessus du spectateur, suscitant à la fois émerveillement et menace. Le titre de la série, un jeu de mots sur l’expression courante “rise and fall”, est une allusion à un écosystème assez complexe des fonds marins, qui se nourrit littéralement de la mort des cétacés, en captant les précieux minéraux et nutriments issus de la décomposition des cadavres.

Red List Hector’s Dolphin, 2021 (détail)
Red List Hector’s Dolphin, 2021 (détail)

The Fall and Rise, 2021

Bianca Bondi

Théo Mercier

Série Hanging

Théo Mercier traite de l’aspect mutable de la mer dans sa série Hangings en explorant des états de fluidité, de mouvement et de transformation. L’océan est abordé comme un sol en constante évolution, profondément sensible aux affres de la mondialisation, c’est un lieu où tout est à la fois libéralisé et pourtant contrôlé. Squelette, dans le cadre de cette série, se concentre sur les voyages transatlantiques.

Le caractère ambigu et fluctuant de l’océan est ainsi souligné par la présentation de quelques-uns des objets abandonnés qui traversent l’Atlantique à bord de navires de fret. Ce faisant, l’artiste pointe la métamorphose inhérente à tout produit industriel composé de matériaux externalisés.

Par exemple, les pneus sont essentiellement fabriqués à partir de caoutchouc, lui-même un sous-produit de la destruction généralisée de la forêt amazonienne, de la pollution, entre autres maux modernes. Le pneu est alors indirectement lié à des processus de dévastation écologique. Cet objet est choisi par l’artiste pour être muté en un objet hybride : en recouvrant les objets du quotidien d’écailles, rappelant la texture opalescente de la peau des poissons, il assimile les déchets de la mondialisation à des créatures marines vivantes. Cette transmutation conduit à la réinvention de tels objets, qui les réinscrivent dans un nouveau cycle organique.

Crime et Ornements, 2019

Théo Mercier

Squelette, 2021

Théo Mercier

Théo Mercier Squelette, 2021 (détail)

La possession du monde n’est pas ma priorité, 2020

Théo Mercier

Hajra Waheed

Still in Your Wake 1-8, 2018

Hajra Waheed

Still in Your Wake 1-8

Hajra Waheed dévoile la beauté lyrique du paysage marin dans son œuvre Still in Your Wake 1-8, composée de huit livres d’artiste reliés en lin. Disposés sur une forme d’accordéon, ces livres se déploient, s’étendent et sont destinés à être lus comme un fleuve qui coule en continu. Ainsi, l’aspect illimité de la mer devient circonscrit et presque lisible à travers le format du livre.

Par une approche poétique unique, Waheed recrée le mouvement simple mais profond de l’océan. Il nous rappelle que, alors que nous nous efforçons de protéger et de sauver la mer et ses créatures, nous pouvons nous laisser émouvoir par la mélodie inhérente des marées.

Still in Your Wake 1-8, 2018 (Detail)
Still in Your Wake 1-8, 2018 (Detail)
Still in Your Wake 1-8, 2018 (Vue d’exposition)
Still in Your Wake 1-8, 2018