Maps and Territories

Alexander Apóstol, Edgardo Aragón, Rossella Biscotti, Voluspa Jarpa, Bouchra Khalili and Hajra Waheed

En présentant une sélection d’œuvres de six artistes internationaux, mor charpentier explore les liens entre l’art et la cartographie, en reconsidérant l’évolution historique de la discipline et en mettant en lumière les récits individuels qui questionnent les limites et les formes des cartes que nous connaissons.

Alexander Apóstol, © W.M. JACKSON, Inc. (Colombia), 2000

« Dans les cartes d’État, le lecteur et le cartographe sont des observateurs distants, éloignés de ce qui est cartographié ; ils sont transcendants par rapport à ce qui est cartographié, et non pas immanents à ce qui est cartographié. La carte fait en sorte que les sujets soient des sujets et les objets des objets, fixes, statiques et moribonds ».

MICHAEL TAUSSIG, « PALMA AFRICANA »
Rossella Biscotti, The Journey (From Cape Africa (Tunisia) till Misrata (Lybia), 2016 (détail)

Maps and Territories

Le lien entre les artistes et les cartes est aussi ancien que la cartographie, la discipline qui consiste à traduire sous une forme plane et exhaustive la complexité du territoire environnant. Une carte est avant tout un outil d’une valeur stratégique incomparable, mais elle reflète également une projection de la compréhension humaine du monde, entrelacée avec un ensemble de conventions et de bagages idéologiques. Cependant, l’histoire de la cartographie fait également appel à un certain nombre de talents artistiques. Non seulement les cartes étaient embellies à l’image d’objets précieux, mais l’idée même de transformer l’observation du territoire -la réalité- en un dispositif lisible, utile, -une représentation- est particulièrement proche de la notion traditionnelle du processus artistique. Cependant, les artistes modernes et contemporains découvriront les possibilités d’une nouvelle cartographie du monde qui mettra en évidence des points de fuite alternatifs et s’épanouira dans les stratégies de détournement, comme la « Carte du monde surréaliste », publiée dans le magazine Varietés en 1929, ou le célèbre dessin de Joaquín Torres Garcia America Invertida, de 1943.

Réexaminer la cartographie va de pair avec une réévaluation de l’Histoire et des récits qui ont construit notre temps. Le colonialisme, la guerre froide, les migrations, l’exploitation des ressources naturelles et l’impérialisme commercial sont quelques-uns des sujets abordés de façon récurrente dans les oeuvres des artistes contemporains abordant la cartographie. Certains d’entre eux abordent des récits personnels basés sur des parcours et des souvenirs individuels. Tel que l’exprime Michael Taussig dans Palma Africana – un essai sur les marais colombiens – en évoquant les efforts d’un paysan face à l’occupation des compagnies exploitant l’huile de palme : « les cartes d’État émettent une aura de finalité comme un coffre-fort fermé à clé, alors que si vous regardiez les cartes d’Efraín (…) vous étiez frappé par les traces sinueuses des histoires à l’œuvre dans les terres de la mémoire collective. De manière littérale, les cartes d’Efraín déterritorialisent l’État à son niveau fondamental, la configuration de la terre et l’écoulement de ses eaux ».. D’une façon similaire, Bouchra Khalili et Rossella Biscotti donne la parole aux personnes contraintes de voyager illégalement, traversant la mer Méditerranée pour arriver en Europe. Elles explorent une cartographie alternative où les lignes des frontières sont substituées au profit des chemins subjectifs et personnels des individus. Untitled (MAP) d’Hajra Waheed, se nourrit à la fois du parcours personnel de l’artiste tout en créant un dialogue entre un univers intime et une perspective politique globale.

De nombreux artistes se sont également intéressés à la cartographie de l’Amérique latine, un continent défini par la conquête coloniale, la révolution et l’omniprésence des politiques étrangères cherchant à réguler les différents Etats. Alors que l’œuvre de Voluspa Jarpa rend visible le contrôle européen sur presque l’intégralité du globe, Alexander Apóstol et Edgardo Aragón se concentrent sur les formes modernes de domination commerciale et politique en Amérique du Sud. Dans chacun de ces exemples, la perception de la réalité et les idées et hypothèses géopolitiques du spectateur sont mises en doutes par un ensemble de faits et de récits non officiels. Ils sont ensuite réinterprétés à travers le regard poétique de l’artiste.

Bouchra Khalili

The Mapping Journey

Produit entre 2008 et 2011, The Mapping Journey Project est une installation composée de 8 vidéos. Ce projet dessine une pratique alternative de cartographie, élaborée et façonnée du point de vue des individus contraints de franchir illégalement les frontières. Chacune des vidéos est basée sur un long plan statique. Une main tenant un marqueur dessine sur une carte une trajectoire tortueuse et complexe, dépassant ces frontières qui génèrent des voyages illégaux et forcés, tandis que hors cadre, les narrateurs racontent leur voyage de façon factuelle.

Si les cartes représentent l’élément central du projet The Mapping Journey, elles ne sont utilisées que pour être subverties. L’eau bleue et les pays multicolores qui se côtoient deviennent des abstractions graphiques au fur et à mesure que les protagonistes tracent les lignes qui les traversent. Les frontières sont sans doute l’élément le plus important de l’histoire de chaque individu, mais elles sont aussi, comme les traversées constantes de chaque locuteur l’impliquent, des obstructions arbitraires, parrainées par l’Etat, faites par l’homme. (…) La migration et le voyage ne sont pas simplement liés à des idées d’opportunité économique, d’exil ou de fuite. Au contraire, ils refusent également le contrôle et le pouvoir de l’Etat, ainsi que les restrictions du nationalisme, du régionalisme et de l’idéologie. La plus petite carte, souvent oubliée par les critiques dans les évaluations de ce travail, souligne de façon net l’arbitraire et l’asservissement implicite des frontières.

Diana Nawi, Other Maps on Bouchra Khalili’s Cartographies

Mapping Journey #2, 2008

Bouchra Khalili

Mapping Journey #2, 2008 (video still)

Sea as Sky, 2019

Bouchra Khalili

Sea as Sky

Sea as Sky apparait pour la première fois dans le New York Times du 20 au 27 mars 2018. Commandée par le MoMA pour intégrer le ‘Museum Edition’ du journal, l’oeuvre est publiée en pleine page, accompagnée par une citation d’Oscar Wilde: “A map of the world that does not include Utopia is not worth even glancing at”.

La forme sphérique de Sea as Sky a été inspirée par la carte du monde de Muhammad Al-Idrisi dans le Tabula Rogeriana (c. 1154) qui est considérée à l’époque comme l’atlas le plus précis jamais réalisé. Le plus surprenant dans la carte d’Al-Idrisi est son orientation qui est littéralement renversée. Révélant un point de vue spécifique orienté à partir du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, la conception de la carte nous permet également de repenser la géographie comme un produit et le reflet du pouvoir.

Les différentes routes et villes que composent Sea as Sky sont issues de la série The Constellations (2011), au sein de laquelle l’artiste traduit sous la forme de constellations le déplacement forcé de plusieurs individus ayant fui leurs pays. La sérigraphie devient le lieu où le ciel et la mer se confondent, où les frontières sont abolies et où le vécu de l’individu se transforme en une démarche alternative d’orientation.

Sea as Sky, 2019 (détail)

Rossella Biscotti

The Journey

Le point de départ de ce projet remonte à 2010, lorsque Rossella Biscotti reçoit le prix Michelangelo, à l’occasion de le 14ème Biennale internationale de sculpture de Carrare. Elle remporte un bloc de marbre de Carrare de 20 tonnes issu de la célèbre grotte de Michelangelo. Rossella Biscotti décide de transporter ce bloc de marbre des carrières jusqu’au milieu de la Méditerranée où elle le jettera par-dessus bord comme un ready-made.

La première partie de ce projet en cours se concentre sur l’identification de la future localisation du bloc, à partir d’un ensemble de recherches scientifiques et océanographiques. Elle analyse, en collaboration avec différentes structures internationales et nationales, la complexité environnementale du canal sicilien, tant en surface qu’en profondeur.

The Journey superpose une série de cartes, d’enquêtes et d’échantillons mettant en évidence les routes commerciales historiques, les routes migratoires, les artefacts et les dépôts militaires, à partir d’une analyse des fonds marins des eaux internationales aux confins de l’Italie, de la Libye et de la Tunisie. Cette action, en apparence assez simple, révèle l’infrastructure complexe et la situation géopolitique souvent méconnues de ces régions maritimes.

The Journey (Relics), 2016

Rossella Biscotti

The Journey (From Kerkennah islands (Tunisia) till Bouri Offshore Field (Libya), 2016

Rossella Biscotti

The Journey (From Kerkennah islands (Tunisia) till Bouri Offshore Field (Libya), 2016 (détail)

The Journey (From Cape Africa (Tunisia) till Misrata (Lybia), 2016

Rossella Biscotti

Migrant Map

Migrant Map est une photographie prise par la police à Lampedusa en 2011 alors que l’artiste est présente sur l’île. La carte devient le dernier vestige d’une traversée de la Méditerranée sur bateau de fortune. Ce document est un témoignage d’un réalité actuelle et tragique de cette zone complexe de la Méditerranée. mer devenue l’un des passages les plus mortels du 21ème siècle.

Migrant Map, 2016

Rossella Biscotti

Migrant Map, 2016

Hajra Waheed

Untitled (MAP), 2016 (détail)

Untitled (MAP), 2016

Hajra Waheed

Untitled (MAP)

Untitled (MAP) est une carte classée du plus grand champ pétrolier offshore du monde, situé à 265 kilomètres au nord de Dahran, en Arabie Saoudite, où l’artiste a passé sa jeunesse. La carte est altérée, pliée et allongée par l’artiste, suggérant les formes d’une chaîne de montagnes ou d’une ligne d’impulsion active au coeur des guerres géopolitiques. Untitled (MAP) insiste sur une surveillance qui ne s’épanouit pas uniquement sur le plan horizontal ou sur une carte bidimensionnelle, mais se manifeste également par une occupation verticale, partant de la surface de la mer aux satellites gravitant dans le ciel.

A l’image des pics et des creux d’un électrocardiogramme, Untitled (MAP) communique des données sous la forme d’un champ de pulsations ou de battements cardiaques. Les plis sont utilisés pour déterminer un plan tridimensionnel, poursuivant ainsi la préoccupation d’Hajra Waheed qui considère le pliage comme un moyen de contester à la fois l’échelle et l’espace. Tout comme Still Against the Sky 1-3 (2015) utilise des pages pliées pour transformer un ciel nocturne miniature en un univers sans limites, Untitled (MAP) est une représentation à échelle réduite de géographies océaniques contestées. Les deux oeuvres font autant appel aux notions transversales de la cosmologie et de la géographie.

Untitled (MAP), 2016 (détail)

Voluspa Jarpa

The Hegemonic Map

Cette carte, qui représente l’hégémonie coloniale européenne dans le monde entier, est l’une des oeuvres essentielles du projet de Voluspa Jarpa pour le pavillon du Chili à la 58ème Biennale de Venise. L’oeuvre est constituée de plusieurs fragments d’acier, de cuivre et de bronze découpés au laser et sculptés à la main. Chaque métal est traité spécifiquement afin d’obtenir une teinte particulière. La palette de couleurs qui en résulte fonctionne comme un code visuel de lecture : l’Europe est en bronze oxydé ; les territoires colonisés en acier brut ; et enfin, les quelques territoires n’ayant jamais été colonisés en cuivre patiné.

A partir d’un travail très fin et de savoir-faire proche de la bijouterie, l’artiste transmet une déclaration visuelle très forte: très peu de régions du globe ont échappé à la conquête coloniale de l’Europe. Seulement cinq pays n’ont pas vécu sous la domination et l’influence de la politique européenne : Le Liberia, La Thaïlande, le Japon, la Corée du Nord et la Corée du Sud.

The Hegemonic Map, 2019

Voluspa Jarpa

« En cet empire, l’Art de la Cartographie fut poussé à une telle Perfection que la Carte d’une seule Province occupait toute une Ville et la Carte de l’Empire toute une Province. Avec le temps, ces Cartes Démesurées cessèrent de donner satisfaction et les Collèges de Cartographes levèrent une Carte de l’Empire, qui avait le Format de l’Empire et qui coïncidait avec lui, point par point... »

JORGE LUIS BORGES, « DEL RIGOR EN LA CIENCIA »
The Hegemonic Map, 2019 (détail)

Alexander Apóstol

© W.M. JACKSON, Inc. (Venezuela), 2000

© W.M. JACKSON, Inc., 2000

Alexander Apóstol

© W.M. JACKSON, Inc

La série © W.M. JACKSON, Inc. est composée de huit cartes des pays d’Amérique latine. Elles sont modifiées pour mettre en écho les caractéristiques géographiques (rivières, chaîne de montagnes, plaines, etc.) de chaque état en lien avec les situations souvent ironiques de l’histoire politique de chaque région. Les cartes physiques originales ont été produites par une société américaine © W.M. JACKSON, Inc.

Dans les années 1950, sous l’administration Truman, les États-Unis interviennent politiquement dans les gouvernements et les structures locales d’Amérique latine. L’interprétation des cartes physiques détourne des caractéristiques géographiques pouvant être lues comme des affrontements politiques afin d’ironiser les possibles instabilités politiques au sein de différentes régions. Les cartes choisies pour cette série sont celles du Brésil, de la Colombie, du Mexique, du Pérou, de l’Argentine, de l’Équateur, de Cuba et du Venezuela.

© W.M. JACKSON, Inc. (Cuba), 2000

Edgardo Aragón

Mapas

La série de cartes en cours d’Edgardo Aragón est issue du projet Mesoamerica: The Hurricane Effect, dans lequel l’artiste aborde les changements profonds opérés au sein du système économique mexicain par la mondialisation et leur impact sur les communautés ancestrales. Dans les oeuvres suivantes, l’artiste fournit une cartographie critique montrant les lignes de fracture qui définissent les projets de développement international et ses effets sur diverses communautés dans les pays en développement.

Predator, 2020 (détail)

« …Moins passionnées pour l’Étude de la Cartographie, les Générations Suivantes réfléchirent que cette Carte Dilatée était inutile et, non sans impiété, elles l’abandonnèrent à l’Inclémence du Soleil et des Hivers. Dans les Déserts de l’Ouest, subsistent des Ruines très abîmées de la Carte. Des Animaux et des Mendiants les habitent. Dans tout le Pays, il n’y a plus d’autre trace des Disciplines Géographiques« .

JORGE LUIS BORGES, « DEL RIGOR EN LA CIENCIA »

Predator, 2020

Edgardo Aragón

Quemadores, 2020

Edgardo Aragón

Quemadores, 2020 (détail)

5G, 2020 (détail)

5G, 2020

Edgardo Aragón

5G, 2020 (détail)